Sculpture by Barbara Prézeau     
Art Lit

 

L’art Contemporain Haïtien : Une Danse entre L’exode et L’exotisme

L’héritage « indigéniste » et le concept de « contemporanéité » dans l’art haïtien 

L’art haïtien se révèle au monde et à lui-même au moment de l’immédiat après-guerre.  Tributaire des idées sociales et esthétiques qui ont marqué le demi-siècle, il s’impose des sujets jugés « populaires », tout en se fermant aux possibilités de l’art conceptuel.  Les abstractions lyriques d’un Lucien Price[i] resteront méconnues jusqu’à sa mort. 

Réalisme, figuration, thématiques populaires, folkloriques à l’occasion, il s’attache d’une part, à une narration, à un récit, prolongeant par des moyens plastiques, la suprématie de l’oralité sur les autres modes de communication de la nation (89% de la population de l’époque vit en milieu rural et n’a pas accès à la scolarisation).  Parallèlement, se développe un langage spontané qui, par son ignorance des codes occidentaux de la représentation, rejoint les préoccupations surréalistes pour l’inconscient, l’onirisme, le geste automatiste. 

Ces deux systèmes vont constituer le fondement de l’art « indigéniste »[ii].  Celui-ci, souvent comparé au muralisme mexicain, est un art figuratif puisant son inspiration dans les grands thèmes de la vie populaire : l’histoire, la mythologie ou la vie quotidienne des gens du peuple.  Là s’arrête cependant toute comparaison, puisque l’art indigéniste haïtien n’a jamais rempli de fonction édificatrice.  C’est un art de petits et moyens formats individuels (à l’exception des quelques fresques et monuments de la Cité de l’Exposition, vers 1948) destinés en primeur à l’exportation, aux collections nord-américaines (via le Centre d’Art Haïtien[iii]) et, à partir des années soixante, vers l’Europe et la France. 

De cet art aux origines tout de même idéologiques, expression d’une affirmation, d’une singularisation de l’identité culturelle, naîtra de multiples écoles, toutes fidèles à la prétendue objectivité des thématiques « haïtiennes » : scène de la vie paysanne, de marchés, panthéon et symboles vaudou, objets de cultes ou instruments traditionnels, paysages, scènes de cabotage, danse, natures mortes, …  Il s’élabore toute une grammaire qui sera de plus en plus sensible à la demande d’exotisme d’une clientèle exogène. 

Une classification de l’art « indigéniste » haïtien peut-être risquée à partir des deux systèmes résumés en début de texte. 

Au premier système de représentation, réaliste ou illustratif, appartiennent les écoles du Cap avec le clan des Obin, les thèmes historiques d’Emmanuel Ducasse, les fresques inspirées de la bible de la cathédrale épiscopale de Port-au-Prince, l’œuvre d’André Pierre, une partie de celle de Préphète Duffaut, l’école de l’Artibonite inspirée par le maître Saintilus Ismaël.  Les formes les plus actuelles de cette tendance constituent un nouvel art de la rue s’exprimant à travers les enseignes publicitaires (en terme d’impact visuel, les enseignes de coiffeurs en représentent les formes les mieux accomplies) et bien sûr l’ornement des cars du transport public : les « tap-tap ». 

Une sous catégorie pourrait rassembler la production désignée de « sophistiquée » par le Dr. Michel Philippe Lerebours[iv] en référence à leur origine urbaine, à leur contexte social de classe moyenne et bourgeoise, à leur traitement plus ou moins académique : l’œuvre de Pétion Savain, de Rose-Marie Desruisseaux, celle issue du Foyer des Arts Plasiques[v], en partie celle de Luce Turnier, certaines poductions de l’École de la Beauté[vi]. 

Au second système, celui du geste subjectif, appartiennent les chefs d’œuvres de « l’art brut » haïtien : Hector Hyppolite, St-Brice, St-Pierre, Antoine Montas, l’école de Saint Soleil, également les sculpteurs de la Croix-des-Bouquets[vii] : Georges Liautaud, Murat Bierre, Serge Jolimenau. 

Dans l’ensemble, ces tendances semblables dans leur intention, ont caractérisé l’art haïtien reconnu pour tel.  De grandes figures de la modernité, André Breton (1945) et André Malraux (1974), l’ont immortalisée, « intemporalisée », mais l’ont aussi stigmatisé.  En effet, toutes les caractéristiques de l’art haïtien sont déterminées, fixées dès les années 40.  S’en suivra une codification à partir de stéréotypes appauvrissants, tandis qu’à la défaveur d’une dictature particulièrement répressive, qui durera 30 ans, cet art se reproduira en vase clos et finira par oublier ses mobiles. 

De 1957 à 1987, Haïti subira une idéologie imposée par la violence.  Le pouvoir aux prétentions d’authenticité raciale, fera un usage caricatural du principe historique de la lutte des classes et en fera un instrument politique aveugle.  Tandis que valeurs « nationalistes », « populistes » et « racistes » prônées par le pouvoir développent leurs corollaires esthétiques, des milliers de cadres, d’intellectuels, d’artistes sont poussés à l’exil.  C’est dans le terroir constitué par la diaspora, coupé du nombril insulaire, exposé aux métissages, que le concept d’art haïtien contemporain fera ses premières armes. 

Du point de vue d’une histoire de l’art haïtien, les expériences parisiennes de Jacques Gabriel[viii], d’Hervé Télémaque[ix] sont révolutionnaires parce qu’au-delà de l’image, elles amorcent une quête de formes nouvelles pour l’élaboration d’un langage nouveau, expression de « l’ici » et du « maintenant ».  Ces œuvres « temporelles », lorsqu’elles sont militantes, se font l’expression de solidarité nouvelle : Cuba, l’émancipation des noirs d’Amérique, les luttes d’indépendance en Afrique, l’anti-apartheid … 

A partir de la fin des années 80, avec Edouard Duval Carrié, s’opère une mutation.  De retour au pays, après une enfance passée à Porto Rico, sa sensibilité s’éveille au cours de multiples voyages, au Mexique notamment, aux possibilités actuelles de l’art baroque.  A partir de 1989[x], à la faveur d’un nouvel exil, il amorce un mouvement de synthèse entre les formes dites populaires et les multiples expressions de la post-modernité. 

Depuis, son œuvre est un laboratoire permanent où se renouvelle sans cesse un langage fait de mythologies intimes et de clin d’œil à l’actualité, la violence politique, le sida, les attentats du 11 septembre … 

Vers les années 90, en Haïti même, autour de Mario Benjamin[xi] s’articule une tendance collective (quoiqu’il s’en défende de toute paternité) aux formes moins conventionnelles : installation, performance, vidéo, multimédia.  Tandis que la sculpture contemporaine devient un art de récupération et d’artefact : les sculpteurs de la Rivière Froide, Nasson et Ti Pèlin sont les virtuoses de cet art récent, né des bidonvilles de la capitale. 

Parmi les derniers nés de cette dynamique métisse et éclectique, Paskö[xii] et Pascale Monnin[xiii] se distinguent.  Leurs démarches respectives témoignent d’une profonde connaissance de l’histoire de cet art haïtien associé à une volonté de dépassement.

 

Barbara Prézeau Stephenson

Pétion-Ville, le 3 janvier 2003



English translation

CONTEMPORARY HAITIAN ART: DANCING BETWEEN EXILE AND EXOTICISM.

The "indigenistic" inheritance and a concept of "contemporaneousness" in Haitian art.

Haitian art reveals itself to itself and to the world immediately after the second world war.

Tributary to the social and esthetic ideas which marked the first half of the century, it feels obliged to stick to "popular" themes, shutting off the possibilities of conceptual art. The lyricist abstractions of such an artist as Lucien Price will only get known after his death.

Realism, figuration, popular thematics, occasionally folk ones, it stays within a narrative, a story, extending the supremacy of oral tradition through the plastic tools above all other means of communication in a nation where 89% of the population lives in the country and does not have access to schooling.

At the same time, a spontaneous language develops itself which meets with the surrealist concern for the unconscious, the hallucination, the automatist gesture.

Both these systems are going to form the base of the "indigenistic" art. Often compared to the Mexican art on walls, it is a figurative form of art drawing its inspiration from the main themes of popular life: history, mythology or people's daily life. However there the comparison stops as the "indigenistic" Haitian art has never filled any edifying role. Except for a few frescoes and monuments in the Exhibition City, around 1948, the works are mainly individual ones, of small or medium size, suited for export to the north American collectors ( through the Haitian Art Center) and then, in the sixties, to Europe and France.

Several schools, all faithful to the so-called objectivity of "Haitian thematics": market or country life scenes, voodoo symbols and glorification, liturgical objects or traditional instruments, landscapes, boats and coastal navigation, dance, still-lifes will grow out of this art form with ideological origins, affirmative expression , cultural identity..The whole gamut will become more and more sensitive to the request for exoticism formulated by the exogenous clientele.

Out of the two systems summarized at the beginning of the text, a classification of "indigenistic" Haitian art can be attempted.

In the first form of representation, realist or illustrative, belong the schools from the Cape with the Obin family clan, Emmanuel Ducasse's historical themes, the bible inspired frescoes in the Episcopal cathedral of Port-au-Prince, Andre Pierre's works, Préfète Duffaut's in some, the "Artibonite" school inspired by the master, Ismael Saincilus. The most contemporary forms of the trend are found in the street art of advertising, the most impressive being the barber shops and , of course, the maxi-taxis called "tap-tap".

In the second form, with the subjective gesture, belong the masterpieces of the Haitian 'art brut" by Hector Hippolyte, St-Brice, St-Pierre, Antoine Minotas, the Saint-Soleil school and also by the sculptors of the "Croix-des-Bouquets": Georges Liautaud, Murat Pierre, Serge Jolimenau.

Generally speaking, these trends, similar in design, have characterized Haitian art and defined it as such. Great names of modernity, Andre Breton (1945) and Andre Malraux (1974) made it immortal, "intemporal" but also condemned it in the process.

All the characteristics of Haitian art were determined and solidly fixed in the forties. From then on, a codification based on impoverishing stereotypes will follow and, through the unfortunate thirty-year period of a particularly repressive dictatorship, the art form will exist in isolation and eventually forget its raison d'être.

Between 1957 and 1987, Haiti will undergo an ideology laid down by violence. The forces in power , with their pretence of racial authenticity, will caricature the historical principle of the class struggles and use it as a blind political tool/ instrument.

While "nationalist", "populist" and "racist" values, lauded by the forces in power, develop esthetical corollaries, thousands of staff, members of the intelligentsia and artists are forced into exile.

The concept of contemporary Haitian art will make its debut on the ground housing the Diaspora, cut off from the insular umbilical cord, exposed to interbreeding.

From an historical angle, Jacques Gabriel's and Hervé Telemaque's Parisian experiences are revolutionary for Haitian art because, beyond the image, the initiate a quest for new forms towards a new language, an expression of "here" and "now". Those "temporal" works, the militant ones, will express a new solidarity; Cuba the Afro-American emancipation, struggles for independence in Africa, anti-apartheid.

At the end of the eighties, a mutation starts to occur with Edouard Duval Carrie. Back home after a childhood spent in Puerto Rico, his sensitivity opens up to the contemporary possibilities of the baroque art during his many trips, particularly to Mexico. From 1989, during a new exile, he starts a movement of synthesis between the so-called popular forms and the many expressions of post-modern.

From then on, his works become experiments with a permanent renewal of a language combining intimate mythologies with a wink of the eye at the news, political violence, aids, 9/11 attacks..

Towards the nineties in Haiti, a collective trend with a less conventional form takes shape around Mario Benjamin, (though he denies paternal rights); installations, performances, videos, multimedia. At the same time contemporary sculpture becomes a savage and artifact form; the Cold River sculptors, Nasson and Ti Pelin are the virtuosi of this new form born out of the capital's shanty towns.

Among the latest additions of this mixed and eclectic dynamism, Pasko and Pascale Monnin stand out. Their respective processes show a deep knowledge of the Haitian art history linked with a strong will to surpass.

Barbara Prezeau Stephenson.




[i] Lucien Price : Paillère Madeleine – Collection Histoire de l’Art

Société des amis du Musée d’Art Haïtien du Collège St-Pierre – Vol. I, 1975

 [ii] indigéniste : « Conjonction » No. 198 – Avril - mai 1993

[iii] Centre d’Art Haïtien : in « La peinture haïtienne » - Nadal Gardère Marie Josée et Bloncourt Gérald – Nathan, 1986

[iv] Dr. Michel Philippe Lerebours : Haïti et ses peintres – L’imprimeur II, 1989

 [v] Foyer des Arts Plastiques : Lerebours Michel Philippe, « Haïti et ses peintres » – L’imprimeur II, 1989

Nadal Gardère Marie Josée et Bloncourt Gérald,  « La peinture haïtienne »

 [vi] « École de la Beauté » : Bernard Séjourné et Jean René Jérome – Catalogue d’exposition – Fondation Culture Création

[vii] Croix-des-Bouquets : Conjonction No. 199, 1995

 [viii] Jacques Gabriel : Catalogue d’exposition – Fondation Culture Création – 2002

 [ix] Hervé Télémaque : Tronche Anne – « Les espaces rhétoriques de l’objet » - Cimaise No. 200, Juin – juillet – août 1989

Ringenback Sylvia – Catalogue d’exposition – Rétrospective de collage – Galerie Moussion - 1991

 [x] La revolution sous les tropiques – Catalogue d’exposition – Musée d’art africain et océanien – 1989

[xi]  Mario Benjamin : Daydé Emmanuel –  « Le vaudou pour mémoire » in « Haïti anges et démons » - Catalogue d’exposition – Haëbecke / La Halle St-Pierre – 2000

Tolentino Marianne – « El aboluto y el infinito » - Catalogue d’exposition : Mario Benjamin : Holograma – Galerie Carmen Rita Perez – Arte Actual – 2002

[xii]  Paskö : Tolentino Marianne – Catalogue d’exposition : Aportaciones culturales haitianos

Centro Cultural Cariforo – 2001

[xiii]  Pascale Monnin : Daydé Emmanuel –  « Le vaudou pour mémoire » in « Haïti anges et démons » - Catalogue d’exposition – Haëbecke / La Halle St-Pierre – 2000

This article appears with the kind permission of Barbara Prézeau


   
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